Il y a un biais entre la culpabilisation éclair et la sensibilisation lointaine

QUE PEUVENT ENCORE LES IMAGES POUR LE CLIMAT?

SOURCE: ÉMISSION RADIO FRANCE CULTURE, LE BILLET CULTUREL, 12.09.2018

Il y a un biais entre la culpabilisation éclair et la sensibilisation lointaine.

Quelques épaules en costumes gris surmontées de crânes plus ou moins dégarnis émergeant à peine d’une grande flaque d’eau, l’œuvre est intitulée «Politicians debating global warning», «Dirigeants politiques débattant du réchauffement climatique», elle est signée du sculpteur et photographe galicien Isaac Cordal et date déjà de 2011…

A l’occasion de la Marche pour le Climat, cette image refaisait le tour des réseaux sociaux pour rappeler, encore et toujours, cette incapacité des Etats à prendre les mesures nécessaires pour éviter de couler la Terre. Une image précédées de toutes celles qui auront tenté d’alerter: des oiseaux mazoutés aux ours égarés sur une calotte glacière fondant à la dérive, en passant par les îles aux ordures et leurs vortex de déchets. Mais rien n’y fait.

Dans l’œuvre d’Isaac Cordal, c’est cependant le regard qui change de point de vue, le spectacle d’un report éternel de la responsabilité qui s’affiche, la part que nous prenons aussi consommateurs et citoyens dans cette cécité politique.

Souvenez-vous, on avait cru un temps mobiliser aussi en invitant le public à découvrir la richesse fragile de la nature. En 2019 cela fera 10 ans que le photographe Yann Arthus-Bertrand a publié son best-seller mondial «La terre vue du ciel». Pour inciter à préserver l’environnement il avait imaginé une stratégie de sensibilisation par la beauté des images. Résultat un livre sur toutes les tables basses, des expositions, et quelques contradictions aussi. L’homme reconnaissant son erreur dans son soutien ubuesque à la future Coupe de monde de foot au Qatar et ses stades climatisés. Presque 10 ans plus tard, la Terre vue du ciel est un cauchemar. 

C’est un autre photographe, l’Américain George Steinmetz, présenté cette année au Festival pour l’image de Perpignan qui nous la présente. Avec la série «Big Food» et ses clichés saisis à l’aide d’un drone ou d’un deltaplane, l’horreur de l’industrie alimentaire nous monte aux yeux. Exploitations de veaux dans des cages à perte de vue, mer de serres en plastiques pour légumes sans terre en Andalousie, ravages de la déforestation amazonienne pour planter soja et maïs. Ce ne sont pas des images qui épinglent des catastrophes, alertent sur des situations chocs, ou montrent ce que nous aurions à perdre, ce sont des images d’un système. Celui auquel nous consentons. 

Là aussi le regard a changé de point de vue. Il invite à la responsabilité commune et intime, trouve le biais entre la culpabilisation éclair et la sensibilisation lointaine, pour pousser la porte de l’interrogation.

«…Une photographie du système et de son résultat, une photographie qui acte la responsabilité de l’homme dans ce qui le conduit in fine à s’exclure de son propre environnement, tel est peut-être l’espace d’une nouvelle prise de conscience…»

Un changement de point de vue est également à l’œuvre dans la série que consacrent Le Monde et le photographe Samuel Bollendorf aux territoires définitivement souillés, ceux qui sont détruits à jamais par l’activité humaine. Aux Etats-Unis, en Russie, au Japon, au Canada, en Italie, au Brésil et ailleurs.

Une photographie du système et de son résultat, une photographie qui acte la responsabilité de l’homme dans ce qui le conduit in fine à s’exclure de son propre environnement, tel est peut-être l’espace d’une nouvelle prise de conscience.

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