L’horizon à perte de vue et la multitude des sommets projettent les perspectives vers l’infime de l’au-delà et portent le regard des hauteurs inaccessibles aux profondeurs abyssales de soi-même

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SILENCE

Absolu et théâtral, le silence ouvre une scène dépourvue de toute figure humaine ou animale. Paysage d’altitude brut, râpé, aride et dépouillé, composé de roches de toutes tailles aux camaïeux gris-bruns, troué de végétation de rocailles. Un sentier à peine perceptible, balisé de cairns, comme autant de prières et d’hommages du vivant, conduit au chevet de la fin d’un monde.

Voyage vers le ventre de la terre, le grand placenta froid, la mémoire du monde d’où surgit des profondeurs, des grondements, craquements terrifiants, mélodies envoûtantes chantées par les mille bédières en tresses et crevasses vertigineuses et vociférantes qui pénètrent la glace, lisse et bleu turquoise en serpentant à sa surface.

L’horizon à perte de vue et la multitude des sommets projettent les perspectives vers l’infime de l’au-delà et portent le regard des hauteurs inaccessibles aux profondeurs abyssales de soi-même.

Les limites reculent, les glaciers fondent, les rivières se tarissent et dénudent une nature devenue muette. Le vide auditif absorbe pas après pas les tourments et interstices intérieurs de l’unique spectateur qui foule lentement la roche asséchée et érodée en forme d’arène taillée en escaliers par les millénaires et les torrents glaciaires, qui jadis dévalaient bruyamment la montagne du château d’eau de la grande Europe. Continent assoiffé de toute part, vidé peu à peu de ses sources bleutées et de son or blanc.

Quelques gouttes du précieux liquide vital demeurent rassemblées en quelques flaques éparses d’où se projettent l’exacte reproduction inversée d’un territoire où même les cailloux crient soif.

Des ciels mouvants, lourds mais secs, se déploient au fil des heures comme autant de décors variés et d’atmosphères en draperies. Mystères sous forme de voiles aux transparences variables, brumes volatiles et insaisissables, couleurs en couches de glacis délicat, complètent le tableau clair-obscur d’un désert minéral.

Tragique disparition jouée en dernier acte dans un silence assourdissant, installé comme l’état normal d’une sécheresse qui ne pleure plus sur ses terres fondatrices habitées en aval d’hommes multipliés et voraces en eau qui arrosent, sceptiques, leur gazon-piscine.

Laurence Piaget-Dubuis, (2018)