C’est quoi ce drôle de mouvement qui allie défense des droits des femmes et protection de la planète?

L’ÉCOFÉMINISME: C’EST QUOI CE MOUVEMENT QUI LIE DROITS DES FEMMES ET ÉCOLOGIE?

SOURCE: TERRAFEMINA, CATHERINE ROCHON, 19.06.2019.

Alors que les femmes descendent dans la rue partout dans le monde et que la population se mobilise en masse au chevet de la planète, un mouvement prend de plus en plus d’ampleur: l’écoféminisme. Si le terme n’est pas nouveau, né sous la plume de l’intellectuelle française Françoise d’Eaubonne en 1974 et jaillissant plus largement dans les pays anglosaxons dans les années 80, il prend tout son sens aujourd’hui à l’heure où la défense des droits des femmes et la protection de la nature sont au coeur des préoccupations.

L’écoféminisme se veut une passerelle entre préservation de la planète et oppression des femmes. Deux luttes pour un ennemi commun: le système capitaliste instauré par les hommes, qui exploite la nature et les femmes. Et repose sur un constat: si les femmes sont les premières victimes du réchauffement climatique, elles sont les pivots de la nécessaire transition écologique, actrices majeures dans le développement de solutions durables.

Pour faire vivre et connaître ce mouvement encore méconnu, le collectif Les Entraineuses a décidé de lancer le premier festival écoféministe en France. Cet événement, joliment baptisé Après la pluie, se tiendra lieu le 29 juin 2019 à La Cité Fertile à Pantin. Au programme: des rencontres, des tables rondes, des activités qui feront joyeusement dialoguer les points de vue théoriques, artistiques et militants. Une journée pour faire émerger de nouvelles solutions et planter les graines du changement. Eclairage d’Alice Jehan, l’une des co-fondatrices du festival, sur ce mouvement en pleine émergence.

Terrafemina: D’où vient l’écoféminisme ?

Alice Jehan: C’est un mouvement qui est né dans les années 70 dans le monde occidental. C’est le lien qui articule les revendications des droits des femmes et les revendications écologiques de la préservation de la nature. A l’origine de ce terme, il y a Françoise d’Eaubonne, une penseuse française qui a été la première à écrire le mot “écoféminisme” en 1974 dans un de ses ouvrages.

L’un des concepts prégnants de l’écoféminisme est le “reclaim”. Expliquez-nous.

A.J. : Ce concept de “reclaim” a été mis en avant avec la philosophe Emilie Hache et son recueil de textes écoféministes, le premier du genre. Le “reclaim”, c’est re-réfléchir à tout ce que les femmes ont accompli, à toutes les valeurs du rapport à la nature qu’elles ont développées au cours des siècles. Ces valeurs, reléguées aux femmes et non prises en compte par une société construite par les hommes, sont importantes parce qu’elles préservent la nature, comme tout ce qui tourne autour des plantes médicinales, des postes occupés par les guérisseuses, par les sorcières et qui peuvent aider la société à préserver la planète et réfléchir à un avenir meilleur.

L’une des critiques récurrentes à l’égard de l’écoféminisme, c’est cette idée de différentialisme. N’est-ce pas sexiste d’associer l’écologie à la nature “maternelle” ou protectrice de la femme?

A.J. : On ne réduit pas un genre à des propriétés, on parle de construction sociale depuis des milliers d’années dans une société patriarcale dans laquelle les femmes ont été reléguées à des valeurs telles que la douceur, le lien avec la nature… Elles ont ainsi développé des savoirs, des idées qui sont intéressantes et peuvent être reprises par toute la société. Dans le cadre de l’écoféminisme, on ne peut pas relier le droit des femmes sans le relier à un problème plus global qui est la préservation du vivant.

Les hommes peuvent-ils être écoféministes?

A.J. : Bien sûr, les hommes y ont totalement leur place. Le mouvement écoféministe prône le fait qu’il y ait un autre rapport à la nature plutôt que de l’asservir. On peut vivre ensemble et réfléchir à l’avenir de notre société entre femmes et hommes.

Les femmes sont les premières victimes de pollution et du dérèglement climatique. Elles sont aussi les plus engagées en faveur de l’environnement. Sont-elles la clé pour sauver la planète?

A.J. : Beaucoup d’ONG comme CARE travaillent sur ces problématiques d’autonomisation des femmes pour les préparer aux changements climatiques. Elles sont les premières touchées parce qu’elles n’ont pas de patrimoine et n’ont aucun moyen de se retourner une fois touchées par un événement climatique. Car seulement 1% des terres appartiennent aux femmes dans le monde. Ce sont également les femmes qui agissent le plus sur leur environnement. Ce sont elles qui sont en général dédiées aux tâches de protection de la famille, aux tâches alimentaires, à l’agriculture. Et ce sont elles qui observent les changements liés au réchauffement climatique et qui préservent leurs écosystèmes.

En quoi militer pour la défense de l’environnement remet-il en cause le patriarcat ?

A.J. : Le patriarcat s’inscrit dans un système capitaliste, de domination de la nature. On l’a vu depuis l’industrialisation au 19e siècle. On a transformé et dominé la nature. Il faut donc repenser ce rapport et réfléchir à comment vivre en harmonie pour préserver cette nature. L’écoféminisme est une porte pour mieux penser les questions de société, les questions raciales, les questions spécistes, les questions écologistes.

La jeune militante écolo Greta Thunberg est-elle une figure écoféministe?

A.J. : Oui, elle a déclaré elle-même qu’il y avait un lien très fort entre les droits des femmes et l’écologie et elle commence à le revendiquer. C’est très intéressant parce qu’on voit que la jeunesse aussi prend en main le sujet a compris ce lien.