Les hommes couvrent les corps des morts de linceuls avant de les introduire dans l’oubli

AGONIE D’UN GLACIER / AGONY OF A GLACIER

Par Laurence Piaget-Dubuis, Glacier du Rhône, Valais, Suisse.

 

AHURISSANTE VISION OU SE TÉLESCOPENT: UN AILLEURS DÉVASTE par un cataclysme, UN CAMP DE RÉFUGIÉS parsemé de tentes blanches déchirées abritant des survivants imaginaires, DES COUVERTURES AGRICOLES qui sous le vent se transforment en fantômes articulés, UNE ŒUVRE ARTISTIQUE gigantesque emballée de draps unis par Christo, ou encore UN FEUILLETÉ DE MORTS enveloppés de linceuls clairs.

D’ÉTERNEL À PÉRISSABLE
Lorsqu’un être vivant s’éteint et que sa mort approche, sa température corporelle baisse et son corps se refroidit. La bonne santé du climat terrestre est également basée sur les températures. Son bouleversement a des effets sur les disparitions et apparitions des écosystèmes. Témoins et bibliothèques d’un mouvement perpétuel du cycle de l’eau et d’une époque passée, les glaciers alpins sont condamnés. Les colosses disparaissent, par augmentation des températures et dérèglement du système d’équilibre entre accumulation et ablation des neiges éternelles. La chaleur varie trop rapidement, les précipitations baissent et les glaciers fondent comme des malades discrets qui reculent et diminuent sans bruit, contaminés par la fièvre consommatrice humaine. La disparition totale de la plupart des glaciers au-dessous de 3 500 mètres est programmée d’ici la fin de ce siècle. Avec eux, s’éteint leur fonction de réservoirs d’eau: le château d’eau de l’Europe.

DE VISIBLE ET D’INVISIBLE
Conserver les dépouilles mortelles est une préoccupation des vivants. Les hommes ont toujours couvert les corps des morts de linceuls ou de bandelettes avant de les introduire dans l’oubli. Le glacier est un géant qui gît dans l’agonie; corps mis à nu, couché sur son lit que l’on habille de voiles, d’étoffes tendues, plissées et grossièrement cousues ensemble pour masquer sa surface. Les draps mortuaires sont les restes d’une vie passée, d’une enveloppe de peau qui refuse de trépasser. Cacher, c’est révéler. L’usage de draps sur le glacier matérialise et unit deux espaces: un devant visible et un dessous invisible. Couvrir le glacier par des amas de tissus dévoile une fragilité et masque une réalité. On s’attaque à cacher les conséquences, plus qu’à gérer les causes.

D’OMBRES ET DE LUMIÈRES
Depuis l’Antiquité, le drapé est un composant incontournable dans l’histoire de l’art. Il met l’accent sur des formes, en masque, en simplifie d’autres, représente le mouvement ou la suggestion des volumes par la fluidité et les plis. Le drapé crée des reliefs et des creux comme un paysage de vallées et de montagnes. La lumière s’accroche sur le tissu et donne un monde de nuances, d’ombres et d’effets en interaction avec l’air et la lumière. Les couleurs diluées sont réduites à des déclinaisons de blancs, terres et gris. Ce qui est dans les creux est sombre, et ce qui est en relief est plus clair, le passage de l’un à l’autre se faisant en dégradés de gris. Le brouillard filtre la lumière tel un calque, plonge le paysage dans une atmosphère qui oscille entre opacité et transparence, entre beauté et laideur.

Laurence Piaget-Dubuis

LA BATAILLE DE LA GLACE «Chaque été depuis 1870, les exploitants de la grotte de glace située à côté de l’hôtel Belvédère au col de la Furka (VS) percent un tunnel dans le glacier du Rhône. La galerie aux parois bleues a déjà attiré des centaines de milliers de visiteurs. L’équipe protège la glace à l’aide d’une bâche réfléchissante, ce qui ralentit certes un peu la fonte, mais le glacier ne cesse de reculer et de s’affiner. Des mesures indiquent qu’il perd chaque année entre six et huit mètres d’épaisseur. Dans cinq ou six ans la langue glaciaire ne sera plus assez résistante pour y creuser une grotte». Texte extrait du Magazine «Environnement» 4/2014 – Quel climat demain ?, Office fédéral de l’environnement.  

WHERE STUNNING VISIONS COLLIDE:

A LANDSCAPE OUT OF THIS WORLD devastated by a cataclysm, A REFUGEE CAMP dotted with torn white tents sheltering imaginary survivors, AGRICULTURAL COVERS reshaped into articulated ghosts by the withering wind, a gigantic WORK OF ART wrapped in sheets united by Christo, or even LAYERS OF DEATH wrapped in clear shrouds.

FROM ETERNAL TO PERISHABLE
When a living creature passes away and death draws near, its body temperature drops and the body grows cold. A healthy climate also relies on tempera- ture. Its upheaval leads to the death and birth of entire ecosystems. Standing witness as a frozen record of the perpetual changes of the water cycle, the alpine glaciers are doomed. These giants are slowly melting away as the increase in temperature and the imbalance in the accumulation and ablation of the per- manent snow cover take their toll. The tem- perature is shifting too fast, snowfall is de- creasing and the glaciers are wasting away, like a silent patient, falling back and fading without a sound, burning with the fever of human consumption. The total disappearance of most glaciers below 3,500 metres is predicted to occur by the turn of the century. With them dies their function as water reservoirs: Europe’s water tower.
 
THE VISIBLE AND THE INVISIBLE
Conserving the remains of the dead is a job for the living. Men have always wrapped the bodies of their dead in shrouds or strips of linen before consigning them to oblivion. The glacier is a giant in agony, its body stripped bare, lying in a bed adorned with veils and taut cloth, coarsely folded and sewn together to hide its surface. These funeral veils are the remains of a past life, a skin cover that refuses to surrender and pass on. To hide is to reveal. The use of sheets on the glacier materialises and unites two spaces: a visible front and an invisible underbelly. The tissue of fabric covering the glacier re- veals a weakness and conceals a truth. We are more eager to hide the consequences than to address the cause.
 
LIGHT AND SHADOW
Since antiquity, drapery has been an es- sential component in the history of art. It outlines shapes or hides them, simpli es contours, represents movement or sug- gests volumes through its ow and folds. Drapery creates reliefs and hollows like a landscape of mountains and valleys. Light catches the fabric and creates a world of different hues, shadows and mirages born from the play of air and light.The colours are diluted and con ned to shades of white, earth and grey. The hol- lows are dark and the reliefs are brighter, the transition from one to the other is a shading of in nite greys.Mist lters the light like tracing paper, soak- ing the landscape in an atmosphere oscil- lating between opacity and transparency, between beauty and ugliness.
 
Laurence Piaget-Dubuis
 
THE BATTLE TO SAVE THE ICE “Every summer since 1870, the operators of the ice cave located beside the Hotel Belvédère at the Furka Pass (VS) dig a tunnel into the Rhone glacier. With its blue walls, the gallery has already attracted hundreds of thousands of visitors. The team protects the ice by means of a reflective tarpaulin which slows the melting a little, although the glacier continues to shrink and become thinner. Measurements show that it is losing between six and eight metres of thickness every year. In five or six years’ time, the glacier tongue will no longer be sufficiently resistant to sustain a tunnel.” Text taken from the magazine “Environnement” 04/2014 – What climate for tomorrow? Federal Office for the environment.
 

RESSOURCES À CONSULTER
> PORTRAIT VIDÉO DE LAURENCE PIAGET-DUBUIS (YOUTUBE): SMArt et Laurence Piaget-Dubuis
> PORTRAIT DE LAURENCE PIAGET DANS LE PROGRAMME SMArt: Laurence Piaget-Dubuis et SMArt
> PROGRAMME SMArt: Sustainable Mountain Art, Sion, Suisse
> PUBLICATION DE LA CONFÉDÉRATION SUISSE AVEC LES IMAGES DU GLACIER “Culture et créativité pour le développement durable – Bonnes pratiques pour les collectivités publiques”