Pétrifiés et éparpillés, ici un pied, plus loin une tête, là un bras, un tronc… Morceaux de géants disloqués, immobilisés nets où l’élan, les éléments et les forces diluviennes qui habitaient les lieux les ont délaissés, asséchés, sans sens et dénués de vie

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GÉANT

La peau fine, veinée et innervée, surface sensible et douce des grandes pierres grises monochromes, dont on perçoit le pouls qui ondulait à cœur, immobilise dans ce plateau reculé d’altitude, ma progression linéaire et pensive et interpelle mes sens reptiliens.

Sculptées par les bédières millénaires qui, goutte après goutte, les ont traversées, polie par les eaux sous glacières des masses en équilibre, elles arborent d’étranges formes et volumes qui s’apparentent à des membres humains…

Pétrifiés et éparpillés, ici un pied, plus loin une tête, là un bras, un tronc… Morceaux de géants disloqués, immobilisés nets où l’élan, les éléments et les forces diluviennes qui habitaient les lieux les ont délaissés, asséchés, sans sens et dénués de vie.

À demi-immergé par une végétation qui a repris ses droits sur les vestiges, arbrisseaux de la taille d’un petit homme, myrtillier en buissons fournis et gorgés de baies violettes, fleurs de montagne colorées, feuillages luxuriants, mousses onctueuses et épaisses, poussent par-dessous, au travers et par-dessus les roches et donnent un air de jardin babylonien suspendu à ce sanctuaire archéologique de l’époque froide.

On y distingue par absence et extinction des espèces, les temps révolus où la nature maître du visible berçait dans ses racines l’humain balbutiant qui naissait. Où les montagnes du monde se réunissaient pour échanger les espèces, faire circuler les connaissances acquises du ciel et de la terre et permettre de part en part les migrations du vivant.

Laurence Piaget-Dubuis, (2018)